Introduction
Richard H. Tierney explique la méthode d’éducation jésuite au travers d’une série d’essais riches d’enseignements.
Points clés à retenir
1. L’enseignant et son ambition

L’objectif principal d’une véritable éducation est la formation du caractère. Le jeune garçon vit dans un univers aux confins limités et la première tâche de l’enseignant est d’ouvrir des portes vers une vie plus riche et plus noble. L’enseignant doit lui donner une idée de l’étendue de l’existence et d’instiller en lui le désir d’y jouer un rôle noble.
Il n’est jamais trop tôt pour que l’élève réalise qu’il a une tâche à accomplir. De plus, il doit comprendre que son caractère est la somme de ses pensées, de ses mots et de ses actions. Ce qu’il fait aujourd’hui a des conséquences sur le futur. L’image appropriée est celle d’Adam dans la chapelle Sixtine, une brute allongée sur le sol au regard vide qui approche son doigt de celui de Dieu. L’instant d’après Adam est une créature debout, les nuages ont disparu, ses yeux brillent et la lumière divine fait rayonner son visage.
La vie est la grande éducatrice. C’est la vie, et non les livres, qui devraient être l’objet d’étude du jeune garçon. D’ailleurs, qu’est-ce qui fait qu’une œuvre est sublime sinon la vie qui y transparaît, et non l’art qui y est mis ?
Dans l’étude d’un livre, nous ne nous arrêterons pas à l’étude des mots et des phrases, mais nous devrons louer ce qui est noble et mépriser ce qui est vil. Pour faire cela, le maître doit lui-même être un homme de caractère. Si ses pensées élevées sont de pures compositions, la fausseté infectera sa classe ; et son enseignement fera plus de mal que de bien.
L’enseignant doit être dévoué au bien-être de ses élèves, compréhensif et ouvert d’esprit, patient, sans préjugés, miséricordieux, doux mais ferme, humble mais confiant, généreux, cordial, digne mais sans prétention, enthousiaste, convaincu de sa mission par la grâce de Dieu.
L’enseignant chrétien doit d’abord concevoir en lui-même une représentation du Christ, comme Michael-Ange s’est représenté David avant de le réaliser dans le marbre. Il doit ensuite insuffler cette inspiration dans l’élève, même le moins prometteur, jusqu’à que l’image du Christ émerge lentement dans son âme, floue tout d’abord puis de plus en plus belle.
2. Véritable éducation

La plupart des enseignants qui échouent approche leur tâche sans vraiment bien comprendre la véritable mission d’un éducateur. Ils se concentrent sur la discipline, la syntaxe et les cours qu’ils prévoient de donner. Ils ne réalisent pas que chaque leçon devrait être entreprise comme une étape supplémentaire vers la création d’un homme noble.
Dans les arts et dans les sciences, seuls les concepts suffisamment étoffés et développés avec soin peuvent conduire au succès. L’enseignant doit donc procéder comme l’artiste, en imaginant et en organisant les différentes parties dans son esprit avant de les réaliser.
La véritable éducation consiste à développer l’homme au maximum de son potentiel. Une telle entreprise s’intéresse à tous les aspects du développement du corps, des sens et de l’âme, qui doivent être cultivés harmonieusement.
Le travail manuel aide à développer les sens, de même que l’observation dans la vie quotidienne et l’attention dans la lecture et l’écriture. Remarquez qu’il existe un lien puissant entre les sens et l’imagination qui est une faculté de la plus haute importance.
L’imagination peut être utilisée pour voler avec les anges ou ramper avec les bêtes. Un esprit jeune est attiré par le fantastique, les monstres et les héros. Tout l’art d’Homer, de Virgile, Dante et Milton est d’utiliser cet appât pour illustrer ce qu’il y a de plus noble chez l’homme.
La mémoire ne doit pas être négligée. Elle est cultivée d’une part par une pensée claire, précise et noble et d’autre part par l’exercice. La mémorisation ne doit pas devenir une opération mécanique d’accumulation de connaissances et de régurgitation.
Il y a beaucoup à dire pour le développement de l’intellect. Pour commencer, il ne faut pas former des spécialistes, ni gaver les esprits avec une collection de faits. Les efforts sont mieux investis si l’on instille chez l’élève l’amour de l’apprentissage, le désir d’en savoir davantage, et comment procéder pour y parvenir.
Il y a deux types d’élèves. Il y a ceux qui semblent avoir des facilités à apprendre et à réussir les examens, mais qui peu de temps après oublient ce qu’ils ont appris. D’autre part, il y a ceux qui laborieusement, péniblement, travaillent dur sans succès éclatants mais sans se décourager non plus. Ces derniers sortent de l’école en ayant appris ce que les premiers n’ont jamais appris, c’est-à-dire comment discipliner son esprit.
L’enseignant doit faire feu de tout bois. Les mathématiques enseignent la rigueur et la précision ; les sciences naturelles, la vigilance et la précision à nouveau ; l’histoire, les grands idéaux. Une matière ne doit pas être avantagée par rapport aux autres si elle se fait aux dépends des autres. Ce qu’il y a de meilleur dans un sujet doit être mis en avant. Par exemple, l’histoire n’est pas une collection de date d’événements.
Enfin, il reste le cas de la volonté. Chaque élève est différent et l’enseignant doit connaître son caractère pour adapter son approche à chacun d’entre eux. Les encouragements, les remontrances, l’humour et les insinuations peuvent aider, ainsi que l’appel à des idéaux nobles : la patrie, l’honneur, l’amour des parents. Bien entendu, rien n’égale la Religion Révélée qui seule peut corriger les grandes failles de l’âme. Sa doctrine et sa pratique rende l’élève meilleur en suscitant l’amour de Dieu, la révérence, le pardon ou le désir d’émulation avec ses saints.
3. L’enseignant idéal

Si l’éducation est une préoccupation d’importance, alors un enseignant doué a une valeur inestimable. Quelles seraient les qualités d’un tel éducateur ?
En bref, ce doit être un gentleman.
Une de ses principales qualités est la maîtrise de soi. Le contact prolongé avec des esprits inférieurs crée une tendance au dogmatisme chez le professeur. Peu à peu, la franchise dans les rapports cède la place à la fausseté et à l’injustice lorsqu’elle rencontre l’opposition. Les élèves développent alors une méfiance vis-à-vis de leur enseignant qui se transforme rapidement en mépris. Les dommages sont alors considérables. En effet, très peu d’élèves sont motivés à étudier par sens du devoir, par peur ou par amour des livres. La plupart le sont grâce à l’admiration et à l’amour qu’ils portent à leur professeur.
La courtoisie est une autre qualité essentielle. Il ne s’agit pas des manifestations superficielles de la bienséance mais plutôt la distinction d’une belle âme. Elle se caractérise de mille manières : respect pour les supérieurs, les aînés, l’opinion et les sentiments des autres, leurs droits et leurs particularités lorsqu’elles ne sont pas des vices. L’impression qu’elle laisse est celle de l’équilibre et de la pondération, qui sont le résultat d’une grande discipline.
Un enseignant se doit de maîtriser son sujet. Il doit être capable de l’exposer simplement, clairement, directement et correctement faute de quoi ses élèves seront perdus. Le savoir, l’ordre, la concision, la clarté, la capacité à amuser sans distraire, tout cela est souhaitable chez l’enseignant.
L’enseignant doit constamment apprendre, et pas uniquement par les livres, mais aussi par l’observation et en assistant à des conférences. Sans cela, son esprit s’embrume et ses idées deviennent vagues et inintéressantes.
L’enseignant a besoin de certaines qualités morales. Sens de la justice, patience, bonté, intégrité, résilience sont indispensables pour supporter une exposition année après année à une variété de caractères : les jaloux sensibles à l’injustice, les audacieux qui ont besoin d’être remis à leur place, les timides et les faibles qui doivent être encouragés, les paresseux qui ont besoin du martinet.
Plus important encore, l’enseignant doit être un homme de Dieu. Sans cela, l’enseignant est un homme parmi les hommes, dirigé par son intérêt et ses passions. L’homme de Dieu a devant lui un horizon élargi et est dévoué à une cause plus grande que lui-même.
4. Méthodes d’enseignement

Trop souvent, la salle de classe est le cimetière de la puissance intellectuelle, de l’espoir et de l’ambition.
Il y a deux méthodes d’enseignement, dont l’une est mortelle pour la vie intellectuelle. Cette méthode consiste à voir l’élève comme un contenant vide qu’il faudrait remplir méthodiquement ou comme une oie qu’il faudrait gaver.
L’autre méthode imite la nature. L’enseignant veille à ce que le goût d’apprendre chez l’élève soit préservé et développé. Il convient davantage de guider que de forcer, jusqu’à ce que l’intellect soit suffisamment fort et énergique pour être autonome dans sa stimulation et la satisfaction de ses besoins.
Comment cela peut-il être réalisé ? Aristote suggère que la sagesse commence par l’émerveillement. L’émerveillement éveille l’intérêt et l’intérêt suscite l’enthousiasme. Un enseignant qui n’est pas passionné par son sujet mais seulement intéressé par un salaire n’arrivera pas à créer l’enthousiasme chez les autres. Mais, la passion seule ne suffit pas, il y faut rajouter le savoir et la connaissance de ses élèves.
L’enseignant doit maîtriser son sujet. Il ne s’agit pas de pouvoir réciter son manuel de mathématiques mais être capable d’expliquer la logique, les relations entre les parties, les principes sous-jacents, la progression d’une idée, et les implications dans d’autres domaines. Il en va de même en littérature. Même si la grammaire et la rhétorique sont importantes, ce qui compte vraiment est ce qui se cache derrière le voile de la langue : les joies, les peines, les succès, les échecs, les vertus, et les passions, toutes ces choses de la vie qui participent à la formation d’un homme. L’âme du jeune garçon peut ainsi se rapprocher d’autres âmes et grandir à leur contact.
La compétition est un autre outil à utiliser mais sans exagération. Non pas tant la compétition qui cherche à vaincre l’autre, mais celle qui vise à se dépasser soi-même. La compétition avec les autres ne doit pas être négligée non plus. La compétition qui oppose un groupe à un autre dans un cadre de jeu n’est pas plus dangereuse pour la formation du caractère qu’un match de football.
Les prix ont également leur utilité s’ils ne deviennent pas une fin en soi. Ils doivent servir comme motifs supplémentaires pour des activités et être accessibles à une grande partie de la classe.
Toutes ces méthodes ne visent qu’à éveiller et maintenir un intense désir d’apprendre aussi longtemps qu’il faut pour que les bases de l’éducation soient solidement fixés dans l’âme du jeune homme.
5. Stimulation intellectuelle

L’enseignant doit conserver un corps et un esprit vif et actif sans quoi il sera impossible de susciter ces qualités chez ses élèves. Une fois que l’élève est intéressé, il faut constamment entretenir cet état par une incessante stimulation de son intellect.
Un bon enseignement est toujours vivant et une réalisation toute personnelle. L’enseignant doit dépouiller son sujet des accessoires sans importance, le moderniser, l’assimiler, le revitaliser et l’électriser pour lui donner vie, enrichi par sa vision du monde et son individualité. Se faisant, il doit employer tout le registre des leviers à sa disposition : le geste, les expressions faciales, l’intonation, l’imagination grâce à des métaphores, l’intellect par des raisonnements simples, la volonté par des enseignements tirés d’anecdotes personnelles.
L’enseignant aura avantage à maintenir des relations directes avec des personnes âgées et jeunes afin de conserver un esprit actif. Cela l’expose à deux points de vue, l’un qui nous amène à voir plus loin et à se préparer à l’avenir, et l’autre qui nous rappelle sans cesse que nous devons nous adapter à une réalité changeante. Le garçon d’aujourd’hui n’a rien à voir avec celui d’il y a dix ans.
La spécialisation à outrance est un mal dont il faut se garder car il déforme l’esprit. Des lectures diversifiées sont donc toutes indiquées. De plus, elles fournissent de la matière nouvelle qui agrémentera utilement ses cours. De même, l’actualité lui offrira des prétextes tout trouvés pour aborder certains de ses exposés.
La vitalité de l’enseignant ne sert à rien sans l’art de présenter ses exposés. L’enseignant peut aussi pécher en en faisant trop. Un bon professeur ne ferait jamais le travail que pourrait et devrait faire son élève. Entraineriez-vous vos élèves à traverser une forêt en les portant sur vos épaules ? Non, vous les laisseriez se débrouiller autant que possible selon leurs moyens sans être négligent, ni imprudent. Une certaine dose de peine, de souffrance et même de sacrifice est nécessaire pour faire un homme complet.
L’enseignant ne doit pas vivre dans une tour d’ivoire. Au contraire, il doit être attentif au monde qui l’entoure et réaliser que le succès appartient toujours à ceux qui sont vigilants et déterminés. Ainsi, il doit aussi former ses élèves pour avoir ces qualités également, sinon leur réveil sera rude.
6. Méthode d’exposé

Le cours de l’enseignant est de peu d’utilité si ce qui rentre par une oreille sort aussitôt par l’autre. Le remède à ce mal réside dans les exposés oraux ou écrits. Ceux-ci doivent être adaptés au public visé.
Il y a deux principales méthodes : la méthode socratique et la méthode axée sur le sujet. Dans la méthode socratique qui est la plus utile pour former les jeunes esprits fougueux et imaginatifs requière du tact et de la préparation.
L’enseignant doit séparer ce qui est important de ce qui ne l’est pas et commencer par là. Il doit ensuite arranger soigneusement une série de questions qui vont mener progressivement au cœur de son exposé. Lorsqu’il obtient des réponses pertinentes, il doit poser des problèmes adaptés au niveau des élèves. L’objectif est que l’élève retienne les principes qui sous-tendent l’exposé. Il ne s’agit pas de faire imploser les systèmes des élèves sans rien laisser à la place sinon une multitude de questions. Idéalement, l’exposé se termine, si possible, par une conclusion générale.
L’exposé socratique est aussi l’occasion d’entraîner le jeune intellect à faire des liens entre différentes notions, connaissances, sciences et tirer lui-même ses propres conclusions.
La méthode axée sur le sujet choisit pour la leçon les sujets importants et propose de les soumettre à la discussion. L’enseignant ne doit pas diriger cette activité, même s’il peut faire des suggestions. L’objectif est d’acquérir et d’utiliser un vocabulaire choisi, de développer une fluidité de l’expression orale et la précision du langage. Cette méthode est recommandée avec les esprits secs, pratiques et sans imagination. Elle aussi très utile pour évaluer les limitations de ses élèves et leur caractère.
Les deux méthodes s’appliquent aussi aux devoirs. En la matière, la manière de les organiser et de les évaluer est secondaire. Ce qui est d’importance suprême est que l’élève corrige ses erreurs.
7. Discipline

L’enseignant doit discipliner sa classe suffisamment pour créer une atmosphère propice à l’apprentissage mais pas davantage. Pour ce faire, il doit en premier lieu se discipliner lui-même. Cela signifie neutraliser la colère et la remplacer par la sérénité. Il s’agit aussi de se défaire des ruses telles que l’accommodement, le favoritisme et la suspicion pour incarner les vertus viriles de la fermeté et de franchise.
Très souvent également, les problèmes de disciplines sont causés non par la personnalité du professeur mais par une leçon inintéressante. L’enseignant doit donc être attentif aux premiers signes de rébellion et les éliminer en adaptant son exposé ou la manière de le présenter. D’autre part, m’élève doit toujours sentir qu’il peut être appelé à participer.
Toute bonne discipline est une autodiscipline chez le jeune garçon. Cela commence par la distinction du bien et du mal, puis progresse vers la compréhension des devoirs, puis vers la formation d’idéaux élevés et s’achève par la détermination à régler ses paroles et ses actions selon les plus hauts standards.
L’atmosphère de la salle de classe n’est pas celle d’une prison ni d’une garnison. Elle est plutôt celle d’un conseil de famille avec à sa tête un guide expérimenté. En effet, ce n’est que dans ces conditions que l’enseignant peut entrevoir les défauts et les vices qui ont besoin d’être redressés. Une telle supervision est bien meilleure que d’espionner subrepticement ses élèves. En plus d’être un aveu d’échec, cela transforme les élèves en individus malhonnêtes, méfiants et fourbes.
Quels sont les moyens à la disposition du maître pour discipliner ses élèves ?
Tout d’abord, il y a l’appel à la raison. Les plus jeunes y sont moins sensibles que les élèves plus matures, mais l’enseignant pourra insister sur l’utilité et le profit qu’il y a redresser ses torts. Un autre moyen est de recourir à la peur. Bien que parfois utile, ce type d’incitation devrait être éviter en règle générale.
On devrait lui préférer l’appel à la révérence et à l’amour. Pour être digne de l’admiration et de l’amour de ses élèves, le professeur devra incarner l’excellence morale et intellectuelle.
8. Caractère

La formation du caractère de l’élève devrait être l’objet de la plus grande attention de la part de l’enseignant. Si l’enseignant est noble, sa leçon sera à sa mesure. S’il est vil, son œuvre sera insignifiante et sans effet.
De nos jours, le maître est contraint par des bureaucrates qui lui imposent un manuel, un horaire et des méthodes sans avoir eux-mêmes jamais vu d’écoliers. Malgré tout, certains maîtres parviennent à s’extirper de leur étreinte mortifère.
Tout d’abord, il faut réaliser ce qu’est le caractère et surtout le bon caractère. Cette notion défie quelque peu l’analyse à l’instar de la vie. Une condition nécessaire mais pas suffisante du caractère est la présence d’idéaux élevés et d’une pensée claire. Il faut de plus que les idéaux agissent comme un aiguillon sur la volonté pour les traduire en actes répétés jusqu’à devenir de saines habitudes.
Certes, les hommes peuvent parfois ne pas être à la hauteur de leurs idéaux, mais cela ne fait pas d’eux des personnes sans caractère. En la matière, mieux vaut mille faiblesses suivies de repentances qu’une vie sans idéal.
Face à l’élève qui le déçoit, l’enseignant se rappellera avec profit que sa vie a été parsemée d’innombrables échecs. Il réalise que l’erreur et la difficulté ne sont pas les signes d’un manque de caractère. En outre, il faut faire confiance à la Nature qui fait bien les choses et à la Grace qui est puissante. L’effort répété de l’élève, sous la direction du maître, le rendra plus intègre et plus honnête vis-à-vis de lui-même d’abord puis des autres. L’élève deviendra plus courageux et préfèrera se faire un ennemi que de trahir un principe. Il sera plus patient, plus joyeux et plus charitable.
9. Formation du caractère

Pour former le caractère de l’élève, l’enseignant doit très bien le connaître et le faire travailler individuellement. Il doit également lutter contre les influences néfastes à la maison contre l’autorité et surtout les mœurs corrompues de la société.
Notre époque valorise le mécréant ignorant qui s’est enrichi aux dépens du pauvre. Ses vices sont glorifiés par la presse comme des insignes d’honneur. Son succès est applaudi tandis que son argent sale s’évertue à pervertir les idéaux et les institutions de la nation.
La formation du caractère doit être initiée le plus tôt possible, car si un garçon mal élevé de douze ans est un problème, un de dix-sept ans est un cas désespéré. Des idéaux élevés doivent être plantés dans l’esprit du jeune garçon, patiemment, calmement et simplement. Si le garçon adopte pour lui-même deux ou trois de ces principes chaque année, ce sera une grande victoire.
Cet objectif ne sera pas atteint en forçant les choses. L’enseignant doit connaître les spécificités de l’élève et ses besoins afin d’adapter sa formation. Il doit laisser l’élève se démener et faire ses erreurs. L’épreuve renforce le courage ; la tentation développe la maîtrise de soi ; le chagrin accroit la patience ; les échecs intellectuels enseignent l’humilité ; l’ingratitude des autres favorise le dévouement.
11. Religion et éducation

La vie sur terre est incomplète puisque toute victoire n’est que temporaire. Celle-ci trouve son complément dans les cieux et c’est pourquoi la religion est importante dans l’éducation.
Comment dispenser cette éducation religieuse ?
Un des plus grands maux de notre époque est que l’homme croit être la mesure de toute chose. Pour cette raison, la première tâche du maître est d’enseigner à ses élèves que le lot de l’homme est de progresser dans les ténèbres. L’intellect est de bien peu de secours pour concevoir la grandeur du Créateur. C’est aussi dans l’ordre des choses que la religion contienne une part de mystère qui doit inspirer la plus forte impression et un profond respect chez le jeune garçon.
Le respect doit s’étendre aux plus petits détails dans les rites catholiques. De plus, la révérence sera entretenue par la connaissance du dogme qui peut être enseigné de façon informelle ou formelle. Des conversations privées, des allusions, des métaphores, des biographies de zélotes fournissent de nombreuses et excellentes occasions d’instruire indirectement l’élève.
L’instruction formelle est plus problématique car il faut reconnaître que les cours de catéchisme ne sont pas appréciés des élèves. Pourtant, nos écoles n’ont pas été établies pour apprendre le latin, ni le grec, ni les mathématiques et ni l’histoire mais bien pour l’instruction religieuse. C’est au nom de la religion que nos Pères et nos Mères se dévouent corps et âmes pour leurs élèves année après année.
L’enseignant devra insuffler la vie à son cours de religion, avec des illustrations pratiques et des images mémorables. L’élève qui sort de l’école sans rien connaître de la religion sauf le dogme sera plus dépravé qu’un ignorant à cause du peu qu’il sait. L’enseignant aura donc intérêt à préparer des sermons clairs, vigoureux, pratiques et spirituels s’il veut être écouté.
Un autre problème est que la religion est souvent vécue de l’extérieur que de l’intérieur. Les traditions et les rituels n’ont pas de signification particulière pour le jeune garçon, et la tentation sera souvent plus forte que la pratique religieuse superficielle. Pour lui, le Christ est davantage une figure mythique que réelle. Le remède consiste à instiller dans l’élève une conviction intime ardente et une volonté indéfectible de rester sur le droit chemin.
12. L’éducation catholique et les affaires sociales

La religion est l’élément le plus fondamental de l’ordre social. Au crépuscule de l’empire romain, alors que l’état était en décomposition, l’Église trouva le moyen d’inaugurer des services sociaux qui ont fait l’admiration de tous. Personne ne surpassa jamais non plus les Bénédictins qui sont à l’origine de la création d’un tiers des villes françaises. Ces derniers construisirent des monastères au milieu des forêts qui devinrent un refuge pour les malades, une école pour les enfants, un hospice pour les pauvres et un lieu de repos pour les voyageurs.
Aujourd’hui, les hommes vivent pour eux-mêmes. Ils ne sacrifieront pas leur intérêt personnel au bien commun. Sans l’union et la fraternité, l’État ne peut se maintenir. L’autorité est bafouée, le riche devient insolent et le pauvre impertinent. La corruption et la dépravation des mœurs rongent la vitalité de l’État.
Tout serait différent si la doctrine catholique était suivie. Les intérêts particuliers ou de classes seraient subordonnés à l’intérêt public. Les riches se comporteraient en fiduciaires de leur fortune, responsables devant Dieu de son emploi bon ou mauvais. Les pauvres apprendraient la dignité du travail et la patience face à l’épreuve.
Les enseignants catholiques ont leur part de responsabilité dans le faible engagement social des élèves. Nos jeunes garçons sortent de l’école sans connaître les malheurs qui frappent leurs semblables sans qu’ils l’aient mérité. Comment pourraient-ils vouloir aider s’ils ne savent pas que d’autres sont dans le besoin ? Comment resteraient-ils actifs dans leurs œuvres caritatives s’ils n’ont pas conscience de leur obligation ni le désir de les remplir ?
Du fait de cette négligence, de nombreux jeunes garçons avec un bon instinct religieux sont livrés à eux-mêmes à un moment charnière de leur existence. Plus tard, ils deviendront des proies faciles pour le socialisme et l’anarchisme.
Le remède à prescrire est simple : des instructions claires et des discussions amicales pour les jeunes élèves, des interactions avec des travailleurs sociaux pour les plus âgés.