Talent vs chance : entreprises chanceuses

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Mieux vaut avoir de la chance que se lever tôt.

– Proverbe gaélique

Introduction

Il existe toute une industrie du livre autour du développement personnel et de la gestion d’entreprise qui prétend connaître la recette secrète du succès. Aujourd’hui, nous présentons un papier de Michael Reynor, Mumtaz Ahmed et Andrew Henderson de Deloitte qui vient relativiser l’intérêt de cette littérature spécialisée.

Dans leur article de la Harvard Business Review, « Are Great Companies Just Lucky? » que nous traduisons en « Est-ce que les entreprises exceptionnelles ont juste eu de la chance ? », les auteurs proposent une méthodologie rationnelle pour identifier les entreprises réellement exceptionnelles et les comparent à celles qui font l’objet de ces livres populaires :

  • Big winners / Big Losers
  • Blueprint to a Billion
  • Breakthrough Company
  • Built to last
  • Creative Destruction
  • Good to Great
  • In Search of Excellence
  • Peak Performance
  • Profit from the Core
  • Stall Points
  • What Really Works

Méthodologie

Tout d’abord, l’objectif des auteurs de l’article, comme d’ailleurs ceux des études ci-dessus, est de trouver les pratiques managériales qui contribuent à la profitabilité de l’entreprise. Malheureusement, il est difficile de démêler la part de chance et la part de talent dans le succès des entreprises.

L’approche des auteurs consiste à classer les entreprises en déciles (10% les meilleurs, 10% suivants, … 10% les pires) selon une mesure de performance et à définir comme exceptionnelles les entreprises qui restent un long moment dans le ou les meilleurs déciles.

Leur étude porte sur environ 20000 entreprises américaines publiques sur la période 1966-2006. Certaines entreprises n’ont pas de données disponibles pour toute la période et les auteurs en tiennent compte pour établir quelles compagnies sont exceptionnelles.

Des livres comme Big Winners and Big Losers et What Really Works ont une période d’observation relativement courte: respectivement 1992-2002 et 1986-1996. Le papier des auteurs utilise une période beaucoup plus longue, ce qui permet d’éviter des effets d’un cycle économique particulier. D’autre part, la période d’étude couvre à la fois le régime inflationniste des années 1970 et le régime déflationniste qui a démarré dans les années 1980. De tels régimes peuvent en effet favoriser certaines stratégies d’entreprise sans que le management en soit responsable.

Dans la mesure où les rendements boursiers sont très fluctuants et parfois sans rapport avec la performance des entreprises, les auteurs proposent plutôt d’utiliser la Rentabilité des Actifs qui est un indicateur d’efficacité opérationnelle.

Chance ou talent ?

A partir de l’historique ainsi assemblé, les auteurs ont pu se faire une bonne idée des transitions d’une année à l’autre entre différents déciles. Ils ont par exemple observé deux phénomènes remarquables et qui ont du sens intuitivement :

  • Les excellentes entreprises (meilleur décile) ont près de 50% de chance de le rester l’année suivante et même chose pour les entreprises les plus médiocres (pire décile).
  • Plus généralement, il existe une certaine inertie dans la performance des entreprises, ce qui fait que même pour les autres déciles, la probabilité de rester dans le même décile l’année suivante est autour de 25%

Les auteurs définissent la performance d’une entreprise comme la surperformance d’une entreprise par rapport aux entreprises comparables. Ainsi, une correction est appliquée pour éliminer les effets sectoriels.

En se basant sur leur analyse historique, les auteurs sont ensuite capables de simuler l’évolution d’un ensemble d’entreprises sur 10 années (par exemple). Ils en déduisent alors la probabilité d’avoir par pure chance (pas de surperformance donc) 5 années ou plus dans le meilleur décile, disons 1%. Si en regardant les données des entreprises dans l’échantillon sur 10 années exactement, il se trouve qu’il y a 5% de toutes les entreprises qui ont 5 années ou plus dans le meilleur décile, cela indique que 4% des entreprises ont surperformé. Autrement dit, dans cet échantillon, 4 entreprises sur 5 sont supérieures. Mais vous ne pourrez pas savoir lesquelles, par contre, cela permet d’être plus certain de baser l’analyse du succès sur un échantillon qui le mérite.

Un point important (sur lequel les auteurs n’insistent pas vraiment) est qu’il est fondamental de spécifier à l’avance le critère d’excellence : par exemple, pour 10 ans de données, au minimum 5 années dans le meilleur décile. Il ne faut pas changer de critère en cours de route, car en statistiques, plus on cherche, plus on trouve n’importe quoi.

Résultats

De toutes les livres cités, seul Profit from the Core se distingue. Sur les 32 entreprises étudiées dans ce livre, 18 se trouvent dans l’échantillon de Michael Reynor, Mumtaz Ahmed et Andrew Henderson et 7 (soit 40%) se trouvent dans la liste de compagnies qui surperforment selon leurs critères. Pour les 60% qui restent, d’après les auteurs, la performance n’est pas suffisante pour l’attribuer avec quasi-certitude au talent.

Pour la plupart des autres études, aucune compagnie n’a été retrouvée dans la liste de celles qui surperforment au sens des auteurs. En conclusion, lisez ces livres pour vous inspirer mais peut-être pas pour mettre en pratique des recettes basées sur des mirages.

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