⭐⭐⭐Livre « Les Morisques et le racisme d’État » de Rodrigo De Zayas

Introduction

Le livre de Rodriogo De Zayas relate les persécutions des Morisques d’Espagne au début de l’ère moderne et y voit les prémisses du racisme d’État : refus de l’altérité, déportation puis génocide.

Les persécutions des Huguenots sous Louis XIV, le colonialisme du 19ème siècle, l’eugénisme et le ségrégationnisme aux États-Unis au tournant du siècle, puis l’holocauste au 20ème siècle sont autant de variantes du même modèle.

Le principal risque pour l’individu n’est jamais financier mais politique, tout particulièrement dans nos états-nations.

Points clés à retenir

1492 marque la découverte du Nouveau Monde par Christophe Colomb. Elle marque aussi la chute du dernier royaume musulman d’Espagne à Grenade. Les musulmans d’Espagne perdent ainsi leur espace géopolitique, mais cela ne met pas immédiatement fin à leur présence en Espagne contrairement aux juifs, qui en sont brutalement chassés. Commence alors l’histoire des Morisques d’Espagne et de leur persécution, avec en toile de fond l’inquisition, histoire qui se conclura finalement en 1609 par la déportation de leurs descendants.

Tout d’abord, qui sont ces Morisques ? Il est difficile de répondre d’une façon tranchée, puisqu’il existe de grandes différences sociales, ethniques et linguistiques entre les Morisques valenciens, les Morisques de l’Andalousie occidentale et d’autres groupes. Certains sont les descendants des conquérants Berbères, mais il semble admis que la majorité d’entre eux sont des descendants islamisés d’Espagnols. Les dialectes arabes et berbères sont utilisés ainsi qu’une langue romane. Avec la destruction des mosquées et des médersas, la transmission de la culture n’est plus possible qu’au sein du noyau familial. Seuls les Morisques de Valence parviendront à conserver leur cohésion jusqu’en 1609, du fait de leur poids démographique ainsi que de la protection efficace des seigneurs locaux en échange de revenus généreux. L’habillement des Morisques varie d’une région à l’autre, notamment sous l’influence des vieux-chrétiens (les chrétiens de souche de l’époque en quelque sorte), mais il existe quelques constantes. Les hommes portent des vêtements non ajustés, les femmes portent le voile et affectionnent les vêtements colorés. Le voile des femmes sera l’objet de nombreux interdits successifs, mais dont la portée est minimisée par l’achat de complaisances.

Les facteurs de différenciation entre Morisques et vieux-chrétiens sont autant de sources de conflits. Malgré la destruction des bains publics, les Morisques conservent une hygiène rigoureuse. Les vieux-chrétiens, quant à eux, ne se lavent jamais suivant en cela leur doctrine religieuse. L’observance du Ramadan, la circoncision, et l’enterrement musulman sont les signes les plus dangereux car les plus visibles. L’abstinence de vin et le vendredi chômé peuvent également compromettre leurs adeptes. Certains Morisques qui en ont les moyens tentent de se faire passer pour vieux-chrétiens. L’achat à prix d’or de certificats attestant la pureté de leur sang chrétien, et leur collaboration aux côtés des vieux-chrétiens contre la révolte de 1568, ne suffiront pas, il leur faudra encore passer par une révision du Conseil de la population et du trésor à Madrid en 1585. A l’inverse, les Elches, c’est-à-dire les descendants d’un ancêtre chrétien qui s’était volontairement converti à l’islam, sont violemment persécutés dès 1499.

Les Morisques ont un très fort attachement à leur religion et au clan familial. Les persécutions resserrent encore davantage les liens familiaux tandis la pratique religieuse devient plus stricte qu’au temps du royaume de Grenade. Paradoxalement, la solidarité familiale apparaît comme une faiblesse lors des révoltes. L’homme Morisque est un père de famille et il sait très bien que sa femme, ses enfants et ses parents sont exposés aux rétributions des vieux-chrétiens. Le Morisque est aussi très attaché à sa terre, qu’il a héritée de ses ancêtres, sur laquelle pourtant il travaille à enrichir son maître vieux-chrétien.

Mais ce qui inquiète le plus les vieux-chrétiens, c’est la fécondité des femmes Morisques, qu’ils attribuent à leurs mœurs supposées dépravées. La population Morisque représente alors environ 10% de la population espagnole. Dans le même temps, l’émigration Morisque vers l’Afrique du Nord est découragée par la perspective de perdre ses biens immobiliers et ses biens non transportables. Malgré les humiliations, les Morisques choisissent de continuer à vivre sur la terre de leurs aïeux quitte à se faire passer pour ce qu’ils ne sont pas. Ils résistent d’une façon ou d’une autre. Certains achètent la bienveillance des autorités, d’autres assument l’identité d’un frère mort pour ne pas être soumis à l’impôt. Si plusieurs enfants naissent en même temps, on tire au sort celui qui sera baptisé pour tous les autres. La résistance prend aussi une forme plus active lors de la révolte de Alpujarras en 1568. De jeunes Morisques prennent le maquis, ils sont extrêmement disciplinés, obéissent à un état major central et maintiennent des contacts avec l’Afrique du Nord. D’autres bandes de jeunes Morisques organiseront des milices urbaines bien entraînées et disposant d’un commandement compétent. Ces rebelles partagent la conviction que la seule réponse à l’intégration forcée et totale est la guerre. La plus grande faiblesse de la résistance vient de ce qu’elle est infiltrée par des informateurs, sincèrement convertis au christianisme ou opportunistes, mais qu’elle est incapable d’identifier.

Le premier soulèvement eut lieu en 1505 et constitue l’acte de naissance de la communauté Morisque. Dans les années qui suivirent la reddition de Grenade, les autorités religieuses catholiques ne doutaient pas que les musulmans se convertiraient au christianisme. Il suffisait, croyait-on, qu’on leur enseignât les évangiles dans leur langue et les musulmans seraient convaincus. La méthode douce n’apporta toutefois pas les résultats escomptés. Pour autant, l’état catholique ne pouvait accepter une présence qui menaçait son unité, surtout face au péril turc. D’autre part, les chrétiens n’avaient désormais plus à craindre les représailles d’un État musulman frontalier. L’Église décida alors de « sauver des centaines de milliers d’âmes aveuglées par l’ignorance ou le démon, cela dans leur propre intérêt », mais surtout pour le bien de la République Catholique. Il faut noter que l’inquisition ne s’appliquait qu’aux Chrétiens. La conversion forcée visait donc surtout à mettre les Morisques à portée de l’inquisition et de ses moyens de coercition. C’est dans ce contexte qu’éclata la première rébellion à Grenade. L’Église ordonna la destruction des bibliothèques ; seuls les traités de médecine furent épargnés. Le processus d’acculturation des nouveaux-chrétiens Morisques venait de commencer.

La pratique des baptêmes en masse se répandit. En 1518, Charles-Quint promit au pape Léon X, de ne pas expulser ni persécuter les musulmans. Mais six ans plus tard, Charles-Quint obtint du pape Clément VII la révocation de cette promesse. Le 25 novembre 1525, un décret général d’expulsion des Morisques fut promulgué pour terroriser les Morisques. L’effet fut immédiat. Des dizaines de milliers de Morisques se firent baptisés. D’autres se réfugièrent dans les montagnes de l’Espadán, qui fut le siège d’une nouvelle révolte. D’autres émigrèrent en Berbérie ou à Istanbul.

La communauté Morisque était industrieuse et économe. Tant que son exploitation fut profitable, on discutait beaucoup des mesures radicales, mais elles n’étaient pas appliquées dans les faits. Les Morisques continuaient à être vassaux des seigneurs à Valence comme auparavant. Les Morisques coupables d’hérésies, plutôt que d’être condamnés à morts, faisaient l’objet de confiscations et d’amendes.

Philippe II, fervent catholique, décida d’en finir avec le statut quo. En 1567, à l’occasion de l’anniversaire de la reddition de Grenade, une pragmatique donnait trois ans aux Morisques pour abandonner la langue arabe et modifier leur tenue vestimentaire. Les portes de leurs maisons devaient rester ouvertes les vendredi, et les jours de fêtes. Les noms Morisques étaient interdits. Les Morisques se rendirent compte que seule la guerre pouvait sauver leur culture. Après tout, la situation militaire n’était pas trop défavorable puisque les troupes d’élites de l’Espagne étaient dispersées aux quatre coins du Monde tandis que les Morisques pouvaient espérer obtenir l’aide d’Alger.

Le soulèvement eut lieu la veille de Noël en 1568. Les premières actions condamnèrent le mouvement. Aveuglés par leur soif de vengeance, les Morisques donnèrent libre cours à leur haine et commirent des atrocités. Ceci eut pour effet de leur aliéner les vieux-chrétiens modérés mais surtout de leur faire perdre un temps précieux. Il eut mieux valu s’emparer des garnisons de Grenade et sécuriser le contrôle des côtes. Les Turcs auraient alors été en mesure de fournir l’armement et l’encadrement nécessaire à une guerre face à un adversaire aguerri et bien équipé. Leurs erreurs les entraînèrent dans une guerre défensive dans les montagnes qui n’avait aucune chance d’aboutir. Ainsi, lorsque les rebelles abandonnèrent les villes de Guadix, Galera, et Baza, ils durent emmener avec eux les non-combattants. Les insurgés perdaient ainsi toute mobilité et donc tout moyen de mener une guérilla efficace. Les conditions de la guerre furent particulièrement horribles. Les enfants mourraient de froid dans les montagnes. Les femmes prirent part aux combats, parfois à mains nues. Le 6 juin, le rocher de Fregiliana, tenu essentiellement par des femmes, fut pris d’assaut par des troupes chrétiennes. A l’issue une lutte absurdement héroïque, sans armes à feu, les femmes se jetèrent toutes dans le vide. En janvier 1570, commença le siège de Galera, ville musulmane construite à la façon des villages du Rif, c’est-à-dire à flanc de montagne avec des maisons rapprochées les unes des autres. Les défenseurs avaient relié toutes les maisons entre elles pour tuer le plus possible d’ennemis. Les combats furent effectivement acharnés. Lorsque la ville fut finalement prise, tous les habitants furent massacrés.

Les Morisques de Grenade furent déportés le 19 mars vers l’intérieur du pays. Les derniers résistants furent pourchassés, tués ou vendus comme esclaves. Les Morisques d’Almeiria furent déportés en masse à Seville, pour empêcher toute coopération avec les Turcs. Les terres des Morisques déportés devinrent l’enjeu de toutes les convoitises. Des différentes communautés Morisques, seule celle de Valence continuait d’exister.

La décision de la déportation des Morisques fut prise en 1605. Afin de ne pas provoquer une nouvelle révolte des Morisques, la décision devait rester secrète. Le pouvoir mit sur pied dans chaque région une milice de « Croisés », dont la véritable finalité était d’exécuter l’ordre de déportation le moment venu. Il ne restait qu’un obstacle. Les seigneurs des Morisques de Valence furent progressivement circonvenus en échange de terrains et d’argent.

Les garnisons de Valence furent mobilisées au début 1609. Il fallu alors trois mois pour faire discrètement le recensement des foyers Morisques, afin d’éviter de s’en prendre par erreur à de vieux-chrétiens. Les troupes stationnées à l’étranger furent rapatriées. Le 4 août  1609, le roi se rendit à l’Église du couvent de la Sainte-Croix et pria Dieu de lui donner le même appui pour se débarrasser des musulmans qu’Il avait donné aux Rois Catholiques lors de la déportation des juifs. Le 22 septembre, l’édit d’expulsion fut promulgué et crié dans les rues de Valence. Ce fut une explosion de joie populaire parmi les vieux-chrétiens. La majorité des déportés devaient s’embarquer pour la Berbérie à bord de navires affrétés par l’État, d’autres pour la France et l’Italie. Les Morisques emportaient ce qu’ils pouvaient avec eux, ce qui en faisait des cibles intéressantes. Les soldats qui supervisaient l’expulsion limitèrent les exactions des vieux-chrétiens dans les villes. Mais les Morisques étaient sans défense sur les routes.

Face à l’afflux des Morisques dans les ports, des transporteurs privés furent engagés aux frais des déportés. Les allers-retours de ces transporteurs devenaient de plus en plus rapides, ces derniers trouvant plus lucratif de larguer leur cargaison en mer plutôt qu’à Oran. Ceux qui arrivaient sains et saufs à Oran étaient dépouillés et fréquemment tués par les autochtones. En Espagne, les quelques tentatives de rébellion contre l’expulsion furent facilement écrasées. Un autre édit d’expulsion fut crié le 12 janvier 1610 à Séville, un autre en Aragon le 29 mars 1610 et d’autres encore suivirent.

On estime qu’un quart seulement des quelques cinq cents mille déportés survécut. L’idée du génocide avait aussi été envisagée mais l’incurie et la corruption de l’administration l’auraient rendu impraticable.

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