Introduction
Le livre « Range » de David Epstein prend le contre-pied d’une théorie en vogue qui valorise la spécialisation et la précocité.
Sans remettre en cause le bénéfice d’une pratique assidue, l’auteur explique que celle-ci est pertinente pour des domaines très spécifiques comme le golf ou les échecs. De plus, à l’ère de l’intelligence artificielle, il devient quasi-impossible de se mesurer à la machine pour de tels domaines.
La thèse de l’auteur, étayée par de nombreuses études, est convaincante. Si vous aimez les livres de Nassim Taleb et de Malcolm Gladwell, cet ouvrage vous intéressera sans doute.
Points clés à retenir
1. Le culte de la longueur d’avance
Une idée reçue est que pour développer une expertise, il faudrait au moins 10000 heures de pratique délibérée et que plus la pratique est précoce et mieux c’est. C’est sans doute vrai pour des domaines très particuliers comme le golf, les échecs et le piano. Mais il s’agit plus d’une exception que de la règle.
Kahneman et Klein ont co-écrit un article en 2009 qui démontre que le domaine en question détermine si l’expérience conduit à l’expertise. Dans un domaine où les situations se répètent sans cesse et où le retour d’information est extrêmement précis et rapide, l’expérience accumulée a en effet débouché sur de l’expertise.
Cependant, dans les domaines dits « complexes », les règles du jeu sont souvent mal connues ou changeantes, il peut y avoir ou non des situations qui se répètent, et les retours d’expérience ont souvent un délai ou sont inexacts. Pire, l’expérience gagnée peut même renforcer une mauvaise approche.
Lorsqu’on a demandé à des experts comptables d’appliquer une nouvelle loi fiscale, ceux-ci ont fait pire que des débutants. C’est ce qu’on appelle « l’enracinement cognitif ». Pour l’éviter, faites le contraire de la règle des 10000 heures: variez considérablement les défis au sein d’un domaine et ayez un pied en dehors de votre monde.
Dans le même ordre d’idée, les lauréats du prix Nobel sont 22 fois plus susceptibles d’avoir des activités annexes en tant qu’acteur amateur, danseur, magicien ou autre! Les scientifiques reconnus au niveau national sont également beaucoup plus susceptibles que les autres scientifiques d’avoir un passe-temps totalement indépendant de leur domaine.
Au premier abord, ces personnes pourraient apparaître comme frivoles et dissipant leurs énergies, alors qu’en réalité ils les canalisent et les renforcent.
2. Un monde complexe
L’effet Flynn est le progrès générationnel pour ce qui concerne les performances des tests de QI. Plus précisément, les enfants d’aujourd’hui sont bien meilleurs pour résoudre les problèmes sans une méthode préalablement apprise. L’exposition à la modernité influence énormément la façon dont les gens voient le monde qui les entoure et en particulier les relations entre les objets. Plus les gens y sont exposés, moins ils ont besoin de s’appuyer sur leur expérience concrète du monde.
Là où les pensées des villageois prémodernes sont contraintes par leurs expériences quotidiennes, celles des esprits modernes sont relativement libres.
Les maîtres d’échecs, les pompiers et les villageois prémodernes comptaient sur le fait que les choses étaient les mêmes aujourd’hui qu’hier. Mais dans un monde qui évolue rapidement, la capacité d’appliquer l’apprentissage sans expérience est d’une valeur inestimable.
C’est aussi pourquoi la spécialisation dans l’enseignement supérieur nuit à la pensée critique. Lors d’un test pour évaluer la pensée conceptuelle, les étudiants ayant une majeure économique obtiennent de meilleurs résultats, probablement parce qu’ils sont formés à l’approche multidisciplinaire. En revanche, les autres participants ont obtenu de très mauvais résultats en dehors de leur cercle restreint de compétences, tels les villageois prémodernes.
3. Quand moins, c’est plus
L’institution des Ospedali à Venise a produit les musiciens les plus célèbres ayant joué les concertos de Vivaldi il y a 300 ans. Les Ospedali étaient des orphelinats qui apprenaient aux enfants abandonnés à lire et à écrire. Les garçons y apprenaient un métier et quittaient les lieux à l’adolescence. Quant aux filles, la voie de sortie était le mariage, mais beaucoup restaient dans ces institutions.
Les Ospedali ont fait l’acquisition d’instruments de musique pour compléter leur éducation. Ces dernières jouaient pendant les cérémonies religieuses dans les églises adjacentes. On s’est alors rendu compte que leur performance attirait plus de monde. Au 18ème siècle, les gouverneurs ont mis en avant les musiciennes pour la collecte de fonds. Les concerts devinrent une attraction pour le Gotha européen.
Ce qui est intéressant, ce n’est pas tant la discipline du programme que la variété des instruments impliqués. Les filles changeaient fréquemment d’instruments. Elles étaient même rétribuées pour acquérir de nouvelles compétences.
A notre époque, un internat britannique a été surpris par le profil de ses élèves les plus talentueux. Ils n’étaient pas précoces, prenaient moins de cours et ne faisaient pas partie d’une famille musicalement active. En fait, les meilleurs élèves étaient ceux qui répartissaient leurs efforts plus uniformément entre les différents instruments.
A l’extrême de ce spectre, les artistes d’improvisation font le contraire de se surveiller et de corriger les erreurs. C’est comme s’ils désactivaient leur capacité à se critiquer. Ces artistes apprennent comme des bébés, ils imitent et improvisent d’abord, puis découvrent les règles formelles plus tard. Ainsi, lorsque vous êtes autodidacte, vous expérimentez davantage et vous apprenez à résoudre des problèmes.
4. Apprendre rapidement et lentement
Dans un cours de mathématiques, il y a deux types de question. Le premier type le plus courant consiste à appliquer une procédure qui vient d’être expliquée comme la formule qui donne la somme des angles d’un polygone convexe. Le deuxième type consiste à essayer de comprendre pourquoi la formule fonctionnait en établissant des liens.
Dans les salles de classe américaines, seulement un cinquième des questions sont du type « connexion » et même celles-ci sont trop rapidement réduites à des questions de « procédure » après que les enseignants ont aidé les élèves. En revanche, au Japon, la moitié des problèmes est de type « connexion » et le professeur offre peu d’aide. Dans la pratique du « bansho », les élèves écrivent à tour de rôle au tableau la façon dont ils aborderaient le problème.
D’une certaine manière, Socrate avait raison de poser des questions au lieu de donner des cours. Les études montrent que l’apprentissage est amélioré lorsque l’étudiant génère lui-même une réponse même si celle-ci est fausse. En fait, plus elle est fausse, mieux c’est en raison d’un effet « d’hypercorrection ». Cela se produit lorsqu’un élève est confiant dans sa réponse et qu’elle s’avère fausse par la suite. L’élève a tendance à être marqué par ce type d’événement.
Outre l’établissement de liens, les autres stratégies d’apprentissage scientifiquement éprouvées sont l’espacement des apprentissages et les tests.
De même, la pratique de « l’entrelacement », c’est-à-dire l’apprentissage au travers d’exemples variés aide les élèves à créer eux-mêmes des généralisations abstraites. Le problème de l’entrelacement est que les élèves peuvent ne pas percevoir leurs progrès réels. Notre intuition est, en effet, basée sur notre expérience de tests immédiats, qui récompense une pratique spécialisée.
L’entrelacement est également essentiel pour la résolution de problèmes car il entraîne l’esprit à ne pas toujours utiliser le même outil. Les personnes les plus douées pour résoudre les problèmes dépensent d’ailleurs beaucoup d’énergie mentale pour déterminer à quel type de problème elles sont confrontées.
5. Penser hors expérience
Kepler a documenté son processus de pensée tandis qu’il tentait d’expliquer le mouvement des planètes. Il a utilisé des analogies pour tester différentes hypothèses: avec la lumière, la chaleur, les odeurs, les courants et les bateliers, l’optique, les balances, des aimants, des orateurs s’adressant à une foule etc. À chaque fois, il a trouvé de nouveaux problèmes et formulé de nouvelles théories. Finalement, il a proposé la notion d’une force invisible entre deux corps.
L’analogie est un outil puissant. Les élèves peuvent comprendre le mouvement des molécules par analogie avec les collisions des boules de billard. Ils peuvent comprendre l’électricité en utilisant des analogies de l’eau qui coule dans des tuyaux. La plupart des gens utilisent l’analogie de manière très limitée, en essayant de trouver un exemple aussi proche que possible du problème qu’ils essaient de résoudre.
Dans une expérience à l’Université de Sydney en 2012, les investisseurs en capital-investissement ont été invités à (1) évaluer le rendement potentiel des projets qu’ils étudiaient et (2) évaluer les rendements de projets conceptuellement similaires. Ils se sont retrouvés avec des rendements pour leurs projets 50% plus élevés que des projets similaires. Lorsqu’on leur a donné la possibilité de repenser et de réviser, ils ont réduit leurs propres estimations initiales.
Les investisseurs étaient victimes de ce qu’on appelle la « perspective intérieure », c’est-à-dire l’idée que, d’une manière ou d’une autre, les statistiques qui s’appliquent à d’autres groupes ne sont pas applicables à notre situation. Le remède est la « perspective extérieure » qui oblige à ignorer les caractéristiques uniques du projet en cours.
Les personnes les plus douées pour résoudre les problèmes déterminent la structure profonde d’un problème. Les autres se contentent de classer les problèmes superficiellement, par exemple basé sur le domaine. Comme l’écrit John Dewey dans son livre, Logic, The Theory of Inquiry, « Un problème bien posé est à moitié résolu ».
6. Le problème avec la détermination
Un avantage de la spécialisation tardive est qu’elle permet d’expérimenter avant de choisir une carrière. Une étude a comparé des étudiants anglais qui devaient choisir une spécialisation à leur entrée à l’université et des étudiants écossais qui devaient étudier différents domaines au cours de leurs deux premières années d’université.
Les étudiants d’Angleterre étaient plus susceptibles de changer radicalement de carrière que leurs pairs écossais. Ainsi, l’apprentissage des compétences était moins important que la connaissance de soi. Une autre conclusion de l’étude était que le changement était une bonne idée. Certes, une fraction des compétences est perdue, mais la croissance est plus élevée par la suite.
Selon Steven Levitt, co-auteur de Freakonomics, l’une de ses compétences les plus importantes est la volonté de se débarrasser d’un projet ou d’un domaine d’étude entier pour une meilleure adéquation.
Robert A. Miller a modélisé la recherche d’adéquation de carrière comme un jeu face à une rangée entière de machines à sous, dont les probabilités de succès sont inconnues. L’objectif est de tester différentes machines et d’essayer de trouver la meilleure façon d’allouer ses efforts pour maximiser les récompenses. Pour cette raison, il est logique pour un jeune adulte d’essayer d’abord des emplois à haut risque et rémunérateurs tels que celui d’acteur, d’athlète professionnel, ou de fondateur de start-up.
Seth Godin soutient que les « gagnants », ceux qui atteignent les sommets dans leur domaine, sont des gens qui démissionnent rapidement. Nous échouons lorsque nous nous en tenons à des « tâches que nous n’avons pas le courage de laisser tomber ». Selon une récente enquête internationale Gallup, 85% des travailleurs étaient « non engagés » ou « activement désengagés ». Voir ailleurs n’est pas facile en raison du temps et de l’énergie déjà investis…
7. Les moi possibles
Ceux qui changent de carrière à répétition veulent réaliser une meilleure adéquation. Ils ne regardent pas autour d’eux et ne disent pas: « Je vais prendre du retard », mais plutôt « voici qui je suis en ce moment, voici mes motivations, voici ce que j’aime faire et apprendre, et voici les opportunités. Laquelle est la plus compatible ? Et… peut-être que je changerai dans un an. »
Les gens changent, de génération en génération mais aussi au niveau individuel. Les adultes ont tendance à devenir plus agréables, plus consciencieux, plus stables émotionnellement et moins névrosés avec l’âge, mais aussi moins ouverts à l’expérience. Les changements les plus importants se produisent entre 18 ans et la fin de la vingtaine. C’est pourquoi la spécialisation doit être retardée autant que possible.
La personnalité change également en fonction du contexte. Ogas et Rose l’appellent le « principe du contexte ». Un enfant agressif à la maison l’est peut-être beaucoup moins à l’école. Ou bien, un entrepreneur prenant des risques avec son entreprise peut prendre peu de risques en société. Si vous placez quelqu’un dans un contexte qui lui convient, il travaillera probablement dur et cela ressemblera à de la détermination de l’extérieur.
Herminia Ibarra, professeur de comportement organisationnel, affirme que nous apprenons qui nous sommes seulement en vivant notre vie. Nous maximisons l’adéquation en expérimentant beaucoup : activités, groupes sociaux, contextes, emplois, carrières, etc. Mais les gens veulent des réponses dans des livres et par l’introspection. C’est beaucoup plus difficile de leur dire : « faites des expériences et voyez ce qui se passe ».
Paul Graham, fondateur de Y combinator, le présente ainsi. « Au lieu de partir d’un objectif et identifier les étapes pour y parvenir, partez de situations prometteuses. C’est ce que font les gens les plus performants de toute façon. […] Ne vous engagez à rien à l’avenir, mais regardez simplement les options disponibles maintenant et choisissez celles qui vous offriront la gamme d’options la plus prometteuse par la suite. »
8. L’avantage de l’outsider
Les entreprises établies ont tendance à aborder le problème en utilisant des spécialistes d’un seul domaine et en essayant des solutions éprouvées. Une société appelée InnoCentive a adopté l’approche inverse en proposant au grand public des problèmes qui ont résisté aux tentatives de les résoudre par des spécialistes. Le fait de définir le problème en termes aussi généraux que possible a contribué à attirer au-delà des scientifiques de profession.
L’un des avantages peu connus des armées napoléoniennes résidait dans la nouvelle technologie de conservation des aliments. Le problème échappait aux spécialistes les plus brillants de l’époque. Napoléon a alors décidé d’offrir un prix pour la recherche sur la conservation des aliments. Le gagnant, Nicolas Appert, était un homme à tout faire. Il a travaillé comme confiseur, vigneron, chef, brasseur, cornichon, etc. La technique qu’il utilisait consistait à placer les aliments dans une épaisse bouteille de champagne qu’il scellait et la plaçait dans l’eau bouillante pendant des heures.
En 2009, un problème qui tenait la NASA en échec depuis 30 ans a finalement été soumis via InnoCentive. Le problème était lié à la prédiction des tempêtes solaires susceptibles d’endommager les équipements et de menacer les astronautes. Six mois plus tard, une solution a été soumise par Bruce Cragin, un ingénieur à la retraite. La solution a rencontré une certaine résistance de la part des scientifiques de la NASA car « elle utilisait une méthodologie différente ». C’était bien l’idée.
Dans un monde d’hyperspécialisation, sortir des sentiers battus ne vous sortira pas du bois. Pedro Domingos, un expert en apprentissage automatique, déclare que « la connaissance est une arme à double tranchant. Cela vous permet de faire certaines choses, mais cela vous rend également aveugle à d’autres choses que vous pourriez faire. »
9. Pensée latérale et technologie obsolète
La pensée latérale consiste à réinventer l’information dans de nouveaux contextes. C’est ce que Yokoi, le premier ingénieur de Nintendo, a fait avec une technologie simple et bon marché pour l’utiliser d’une manière que personne d’autre n’avait envisagée. Par exemple, au début des années 1970, les voitures radiocommandées étaient assez chères. Yokoi a construit une version minimaliste qui ne pouvait tourner qu’à gauche, mais qui coûtait moins d’un dixième du prix.
Un jour, en regardant un passager jouer avec sa calculatrice dans le train, il eut l’idée de développer un jeu suffisamment petit pour qu’on puisse y jouer en toute discrétion. Après avoir rencontré Sharp, la société d’électronique, Nintendo a obtenu un écran LCD bon marché qu’elle a utilisé pour construire son premier jeu portable. Ce fut un succès presque immédiatement.
Yokoi fut le premier à reconnaître qu’il n’était pas le meilleur ingénieur qui ait jamais existé. Ses talents étaient dans le développement de produits. Il avait « une sorte de vague connaissance sur peu tout ». Au fur et à mesure que son équipe grandissait, il craignait que les jeunes ingénieurs aient peur de partager leurs idées. Alors, il donnait l’exemple en lançant des idées farfelues lors des réunions.
Ouderkirk, un ingénieur exceptionnel de 3M avec 170 brevets à son actif, a entrepris d’étudier les chercheurs qui ont le plus contribué à son entreprise. Il a trouvé 3 groupes de scientifiques prolifiques : les spécialistes, les généralistes et le groupe plus performant les polymathes. Les polymathes combinent la maîtrise d’un domaine et une large connaissance des autres.
Ouderkirk a analysé les 10 millions de brevets déposés pour classer les inventeurs. Il a remarqué que le spécialiste règne en maître autour de la Seconde Guerre mondiale, a décliné par la suite et a atteint un sommet vers 1985 pour décliner de façon spectaculaire par la suite. Cela pourrait être dû aux progrès des communications. En effet, un nombre réduit de spécialistes est nécessaire si leurs avancées sont largement partagées.
L’impact créatif de la polyvalence est également une évidence dans l’industrie de la bande dessinée. Ainsi, la valeur commerciale d’une bande dessinée dépend du nombre de genres dans lesquels un créateur avait travaillé au préalable: la comédie, le crime, la fantaisie, la bd adulte, genre romancé ou non et la science-fiction. Elle n’a par contre aucun rapport avec le nombre d’années d’expérience, la répétition, et est corrélée négativement à la surcharge de travail.
10. Trompé par l’expertise
Il y a un type particulier de penseur, appelé l’expert, qui devient si convaincu de sa grande idée, qu’il ne tient pas compte des informations qui réfutent ses croyances. Tetlock a étudié les prédictions d’experts concernant l’avenir de l’Union soviétique.
Les prédictions étaient mauvaises à chaque horizon temporel. Les amateurs ne s’en sortaient pas mieux, mais contrairement aux experts, ils étaient moins enclins à dire qu’un événement était soit impossible, soit une chose certaine. Lorsque l’expert voyait juste, il attribuait son succès à ses mérites. Quand il se trompait, il pensait que ce n’était qu’un accident.
En 2011, Tetlock a été embauché avec quatre autres équipes par l’« Intelligence Advanced Research Projects Activity » dans le cadre d’un tournoi de quatre ans sur les prévisions à long terme. Les équipes ont dû élaborer chaque jour des prévisions probabilisées sur des questions difficiles. Pour son équipe, il a recruté des bénévoles et sélectionné des personnes aux intérêts variés mais sans spécialité particulière. Le résultat : il a écrasé la concurrence.
Parmi ces généralistes, se trouvait Scott Eastman, qui a participé à des concours de mathématiques et de sciences, mais a étudié la littérature anglaise, devenu un réparateur de vélos, fondateur d’une entreprise de peinture de maison, directeur d’une fiducie, photographe, enseignant dans une université roumaine, etc. Eastman pense que la peinture en bâtiment a probablement été l’une expérience les plus riches d’enseignement. Cela lui a permis de rencontrer et de parler à un large éventail de personnes et de recueillir de nombreux points de vue différents.
Les meilleurs prévisionnistes abordent leurs propres idées comme des hypothèses à tester. Ils pratiquent une « ouverture d’esprit active ». Il est, en effet, très difficile pour la plupart des gens ne serait-ce que considérer des points de vue opposés. Une expérience montrant des statistiques sur l’efficacité d’une crème calmante pour la peau a été correctement interprétée par les participants. Les mêmes statistiques dans le contexte de l’immigration et de la criminalité ne l’étaient pas. Les biais idéologiques ont remplacé la rationalité des participants, chacun sélectionnant la conclusion qui correspondait le mieux à ses croyances.
Kahan a trouvé une caractéristique de personnalité qui aide à combattre cette tendance: la curiosité scientifique. Il s’agit de la volonté de rechercher de nouvelles preuves sur un fait, qu’elle soit d’accord ou non.
Dans les domaines complexes qui n’ont pas de rétroaction automatique, l’expérience seule n’améliore pas les performances. Cependant, les bonnes pratiques mentales peuvent aider. Une habitude est comme l’expérience avec les investisseurs en placement privé : les prévisionnistes peuvent s’améliorer en générant une liste d’événements distincts mais avec de profondes similitudes structurelles. Un autre aspect de la formation des prévisionnistes consistait à disséquer les prédictions qui ont mal tourné à la recherche de leçons.
11. Laisser tomber vos outils familiers
La NASA tient régulièrement des échanges contradictoires productifs entre les ingénieurs avant les lancements. Les ingénieurs doivent étayer leurs affirmations par des données. Mais cette façon de faire a joué en leur défaveur lorsqu’ils ont accepté de lancer Challenger malgré certaines préoccupations concernant le comportement des joints toriques à basse température. Comme les préoccupations ne pouvaient pas être étayées quantitativement, elles ont tout simplement été ignorées.
Richard Feynman, qui était membre de la commission qui a enquêté sur la catastrophe du Challenger, a déclaré: « Lorsque vous n’avez pas de données, vous devez utiliser la raison. »
Il y a eu beaucoup de morts inutiles parmi les pompiers parce qu’ils ont gardé leur équipement lourd avec eux au lieu de courir en lieu sûr. Des histoires similaires abondent à propos de pilotes de chasse qui ont refusé de s’éjecter ou de soldats qui ont gardé leurs outils en dépit d’instructions contraires. Pouvoir abandonner ses outils est une preuve de flexibilité et d’adaptation.
Le problème est particulièrement aigu lorsque l’outil est au cœur d’une culture d’entreprise ou organisationnelle. Dans le cas de la NASA, la salle d’évaluation de la mission comporte cette phrase: « En Dieu, nous avons confiance, tous les autres apportent des données. »
Les organisations sont en peine de produire des experts qui à la fois maîtrisent leurs outils mais sont aussi prêts à les abandonner. En fait, elles préfèrent promouvoir la cohérence. Cependant, une étude qui a examiné cette caractéristique dans des milliers d’entreprises n’a trouvé aucun impact sur la performance. Bien au contraire, les dirigeants et les organisations les plus efficaces démontraient une certaine tolérance à l’ambiguïté et à la contradiction.
12. Amateurs qui s’assument
Geim, lauréat du prix Nobel de physique en 2010 pour la création du graphène, est représentatif de l’amateur qui s’assume. Il avait l’habitude de mener des expériences le vendredi soir telles que la lévitation d’une grenouille avec des aimants puissants. Les amateurs qui s’assument ne se prennent pas trop au sérieux et conservent une approche enfantine de la recherche.
Geim décrit son style: « Je ne creuse pas profondément – j’explore juste en surface. […] J’ai tendance à me mettre sur un sujet différent tous les cinq ans environ… ». Geim aime remettre en question des choses que les autres ne se donnent jamais la peine de questionner. Comme le dit Max Delbruck, un autre lauréat du prix Nobel, les amateurs qui s’assument veillent à ne pas trop faire attention de peur de limiter inconsciemment leur exploration.
Casadevall préconise la déspécialisation dans son programme à Hopkins où sont proposés des cours avec des titres tels que « Comment savons-nous que c’est vrai? » Ou « Anatomie de l’erreur scientifique ». Selon lui, cela n’a pas de sens d’entasser des connaissances spécialisées dans des cerveaux d’étudiants qui seront oubliées dans un an, surtout à l’ère des téléphones intelligents. Il compare le système éducatif actuel aux guildes médiévales, c’est-à-dire un moyen de produire des individus hautement qualifiés mais aussi de promouvoir le conservatisme.
Le moyen de résoudre la maladie d’Alzheimer n’est pas d’investir des sommes folles. En fait, la réponse pourrait venir d’une protéine dans un concombre. Donc, si quelqu’un s’intéresse à une telle protéine et que c’est une bonne question scientifique, laissez-le tranquille. L’écosystème d’innovation devrait tout faire pour préserver la multidisciplinarité et l’inefficacité.
Vannevar Bush, qui a supervisé le projet Manhattan et la production de masse de pénicilline a dit : « Le progrès scientifique résulte dans une large mesure du libre jeu des esprits libres, travaillant sur des sujets de leur choix de la manière dictée par leur curiosité pour l’exploration de l’inconnu. »
Commentaires
En conclusion, la voie vers l’excellence est de se ménager une période suffisamment longue pour expérimenter toutes sortes d’activités avant de trouver sa voie.